Homélie pour le cinquième dimanche de Pâques
(Jn. 13,31-33a ; 34-35)

(Jn. 13,31-33a ; 34-35)

Par un curieux découpage liturgique, notre texte d’évangile se compose de deux sections apparemment bien disparates. Dans les premiers versets, il est question de la gloire ; dans les derniers, de l’amour mutuel.

Le passage sur la gloire vous a peut-être déroutés –d’autant plus qu’il paraît bien obscur. « Le Fils de l’homme a été glorifié, Dieu a été glorifié, Dieu le glorifiera en lui-même… » De quoi parle-t-il donc ? On s’y perd !

Avec les derniers versets, on arrive sur un terrain plus connu : celui de l’amour ! L’esprit de l’évangile, c’est l’amour ; la vie chrétienne, c’est l’amour. Il s’agit de s’aimer les uns les autres : là est l’essentiel.

Eh bien, au risque de vous surprendre (sauf du moins ceux qui me connaissent), j’ai envie de renverser complètement la perspective : rien n’est plus difficile que le thème de l’amour ; rien n’est plus limpide que celui de la gloire !

L’amour. Voilà en effet un mot dont les chrétiens se gargarisent. Ils le mettent, comme on dit familièrement, à toutes les sauces… Mais ils prennent rarement la peine de le définir. L’amour, qu’est-ce que c’est exactement ? En quoi cela consiste-t-il ? Si je vous posais brutalement la question : « l’amour, c’est quoi ? », j’imagine que bon nombre d’entre vous commenceraient par garder le silence !

Essayons donc de le décrire, cet amour chrétien que le Nouveau testament désigne comme agapè –c’est d’ailleurs le seul mot qu’il utilise. Je vous propose ici ma réponse personnelle.

Il s’agit tout d’abord d’un amour créateur, d’un amour qui donne la vie. Et qui donne à l’autre toute sa place. Vous vous rappelez la toute première parole de Dieu au tout premier couple humain : « Portez fruit et croissez ! » (Gn. 1,28). De la même façon, celui qui aime dira : Je suis heureux que tu existes, prends toute ta place, déploie toute ton envergure. Et il travaillera à cela, un peu comme les parents travaillent à élever leurs enfants, à les faire grandir dans toutes les dimensions de leur humanité.

Il s’agit aussi, inséparablement, d’un amour exigeant. Je pense que tu es capable de te comporter comme ceci, d’entreprendre tel projet, de venir à bout de telle réalisation : je te demande de le faire. Cet amour-là est vérité et justice, parfois même sévérité et exigence. C’est un peu l’amour du père, de ce Dieu Père qui donne la Loi. Et qui parfois place la barre très haut…

Enfin, et c’est l’aspect sans doute l’aspect le plus plaisant, il s’agit aussi d’un amour qui sait pardonner. Tu as failli, tu as trahi ma confiance, tu as déçu mon espérance. Mais nous pouvons réparer cela, et repartir ensemble dans une vie commune renouvelée. Oui, je te pardonne, et je continue de croire en toi. Ce serait ici l’amour de la mère, de ce Dieu Mère qui ne peut jamais abandonner ses enfants.

Tels sont, me semble-t-il, les trois aspects, les trois moments de l’amour chrétien. Et cela vaut partout où règne cet amour : dans les communautés paroissiales ou religieuses, mais aussi dans la communauté conjugale, comme entre les parents et les enfants.

Si nous parlions un peu de la gloire, à présent ?

Mais faisons tout de suite un petit détour linguistique. Dans l’hébreu de la Bible, « gloire » se dit kavôd. Littéralement : ce qui pèse, ce qui a du poids. Rendre gloire à quelqu’un c’est l’estimer à son juste poids. On dit parfois, par exemple d’un homme d’affaires états-unien : « Ce monsieur pèse cent millions de dollars ». La gloire, c’est cela. « Honore ton père et ta mère » (Ex. 20,12) pourrait se traduire : « Donne leur juste poids à ton père et à ta mère ». Je sais combien tu pèses ! Non pas en kilogrammes, mais en valeur spirituelle. Et d’ailleurs je sais combien moi-même je pèse, ni plus, ni moins : je sais ce dont je suis capable, et je mesure aussi mes limites, mes déficiences et mes défauts. Je ne me surestime pas, mais je ne me sous-estime pas non plus. Et plus je me « glorifie » ainsi avec justesse, plus je suis capable de « glorifier » l’autre.

Vous commencez à comprendre que « glorifier », ce n’est pas si loin que cela de « aimer ».

Ainsi les deux fragments de notre passage d’évangile parlent-ils, en réalité, de la même chose. L’amour parfait qui règne entre le Père et le Fils leur permet de se « glorifier » l’un l’autre en toute vérité. Et c’est cet amour de vérité que nous avons à vivre entre nous.

Vers la fin de l’épître aux Galates, saint Paul dit quelque chose qui pourrait sembler très obscur –mais que notre méditation va singulièrement éclairer : « Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la loi du Christ. Car si quelqu’un estime être quelque chose, alors qu’il n’est rien, il se fait illusion. Que chacun examine sa propre conduite et alors il trouvera en soi seul et non dans les autres l’occasion de se glorifier ; car tout homme devra porter sa charge personnelle » (Gal. 6,2-5). Tout y est en effet : le thème de la gloire, celui du poids, mais aussi celui de l’amour mutuel. Comparez en effet la dernière formule et la première : « tout homme devra porter sa charge personnelle » ; « Portez les fardeaux les uns des autres ». Pourquoi cela ? « et accomplissez ainsi la loi du Christ ». Quelle est-elle, cette loi du Christ ? Nous l’avons entendu dans l’évangile : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres »…

Frère Dominique CERBELAUD