Homèlie de Noël
Is 52,7-10 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18
20201225

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… » Sous les premiers mots du prologue de saint Jean, que nous venons d’entendre, nous devinons ces mots de la Genèse, les premiers de la Bible. L’allusion est certaine, même si la notion de commencement n’est pas appréhendée de la même façon dans les deux passages. Dans la Genèse il s’agit du commencement de la création, et de l’aventure humaine. Un commencement dans le temps, donc ; ou, pour être plus exact, bien que tout cela nous dépasse, le commencement du temps. Dieu seul est vivant depuis toujours et à jamais. Seul hors du temps, créateur du temps, lui seul peut donner la vie. C’est pour rendre compte de cela que saint Jean ouvre son prologue par ces mots : « Au commencement était le Verbe… » Comme s’il disait : lorsque Dieu commença à créer l’univers et le temps, eh bien ! le Verbe était déjà là ! La création n’était pas encore advenue à l’existence, mais le sera justement par l’entremise du Verbe. Car Dieu crée en parlant : « ‟Que la lumière soit !” Et la lumière fut » (Gn 1,3).

Dieu n’a qu’une parole, et il tient parole. Au long de l’histoire humaine, il ne cesse de l’envoyer par l’intermédiaire des patriarches et des prophètes – « la promesse faite à nos pères » (Lc 1,55.70). Ce que saint Jean exprime de diverses façons dans le prologue : par la belle figure de Jean-Baptiste, qui est ici « le témoin de la lumière » et semble récapituler tous les envoyés de Dieu, en Israël et au-delà ; par l’allusion aux nombreuses venues de la Parole dans le monde et chez les siens ; enfin, par la mention de Moïse, à qui Dieu donnera sa Loi pour Israël et le monde. Cependant, un beau jour, « lorsqu’est venue la plénitude du temps » dit saint Paul (Ga 4,4), Dieu a décidé d’envoyer sa Parole « en personne », dans notre chair. En célébrant aujourd’hui la naissance d’un petit enfant – quelques kilos de chair, d’os et de sang –, nous affirmons dans la foi qu’il s’agit bien du Fils unique de Dieu, sa Parole éternelle. Ce Verbe, Isaïe le mentionne dans ce qu’on appelle « le livre de la Consolation » :

« Une voix dit : ‟Proclame !” Et je dis : ‟Que vais-je proclamer ?”

– Toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs :
l’herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe sur elle le souffle du Seigneur.
Oui, le peuple est comme l’herbe : l’herbe se dessèche et la fleur se fane,
mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours » (Is 40,6-8).

La Parole éternelle de Dieu, aussi éternelle que Dieu le Père, saint Jean a l’audace de nous dire qu’elle est « devenue chair ». Elle qui partageait la condition divine, comme Fils unique dans le sein du Père, voici qu’elle a assumé la fragile condition humaine, pauvre et mortelle ! Isaïe a bien saisi le contraste en ces deux conditions : « Toute chair est comme l’herbe […] l’herbe se dessèche […], mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours ! » Les Pères de l’Église ont été sensibles à l’audace de saint Jean, en particulier saint Augustin qui y revient souvent dans ses Homélies sur l’Évangile de Jean (§ 119 ; 124 et passim), ou encore saint Bernard, qui résume parfaitement cela en ces termes : « La Parole de Dieu, pour nous, s’est faite herbe fanée » (Homélie pour l’Épiphanie 1,1-2).

Pourquoi donc Dieu est-il allé si loin dans son désir de relation avec l’humanité ? Pourquoi ne lui a-t-il pas suffi de communiquer ses instructions – Sa Torah, ses commandements – par l’intermédiaire d’envoyés bien choisis ? Quelle audace l’a poussé à agir ainsi ? La tradition chrétienne met en valeur deux raisons, qui ne se contredisent pas mais plutôt se confortent. Il y a, tout d’abord, celle qui évoque le péché de l’humanité. Comme le dit le Credo : « Pour nous, les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel. » Et le comble de la miséricorde de Dieu, c’est d’être allé jusqu’au bout de la misère humaine, jusqu’à la mort sur une croix : « Crucifié pour nous sous Ponce Pilate… » Mais le Verbe se serait-il incarné si l’homme n’avait pas péché ? Certains le pensent, et voient dans l’incarnation la manifestation extrême de l’amour de Dieu pour l’humanité. C’est beau ; mais le fait est que nous sommes pécheurs ! L’incarnation dans une humanité marquée par le péché manifeste jusqu’où Dieu est prêt à nous aimer : même si nous ne sommes pas aimables, même si nous nous détournons de lui, il veut nous faire revenir à lui. Il nous envoie sa Parole éternelle, pour qu’elle nous ramène à lui. Jésus ne s’est pas contenté de nous parler abondamment du Père, il nous mène à lui : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14,6). Les derniers mots du prologue le disent déjà, car on peut les lire ainsi : il nous conduit dans le sein du Père.

Frère Luc Devillers