Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 4 décembre 2022 (2e dim. d'Avent, année A) – Cathédrale d’Embrun
4 décembre 2022

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 4 décembre 2022 (2e dim. d’Avent, année A) – Cathédrale d’Embrun

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12

 

 

« Tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire. » Ces mots de saint Paul ont d’abord été adressés aux chrétiens de Rome, dans les années 50 de notre ère. Mais ils nous sont aussi adressés, puisque ses lettres ont été à leur tour intégrées dans la Bible. Alors, prenons-les au mot, et voyons comment un mot d’Isaïe peut nous instruire. Au hasard (!), ce début de verset : « Le loup habitera avec l’agneau ! »

Dans notre belle région des Hautes-Alpes, comment réagissons-nous à ces mots d’Isaïe ? Je doute fort que nous trouvions parmi nous beaucoup de personnes qui pensent sérieusement que le loup peut habiter avec l’agneau. L’actualité quasi quotidienne de notre vallée contredit cette belle parole. Un loup, ça fait des dégâts ; et pas seulement parmi les agneaux, mais aussi parmi les veaux et les génisses ! Les éleveurs demandent un élargissement du droit de tir, afin de réguler cette population lupine qui décime leurs troupeaux : surtout, ne plus louper le loup !

Vous le voyez, pris au pied de la lettre et sortis de leur contexte, ces mots d’Isaïe suffisent à déconsidérer la Bible. Mais qui, de nos jours, lit encore la Bible ? Cette vaste bibliothèque reste toujours l’ouvrage le plus traduit au monde, mais elle est talonnée par Harry Potter. Alors, si on la met sur le même plan que ce grand succès de librairie, la Bible risque d’apparaître comme un simple recueil de fables ou de rêves.

Du rêve, il y en a dans la Bible, et en particulier chez Isaïe. Mais pas du rêve qui nous déconnecterait de la réalité quotidienne. Du rêve qui nous fait chercher le sens de notre vie humaine, un sens parfois bien difficile à percevoir et à suivre, et souvent brouillé, attaqué, dévié. Pour quoi (en deux mots) sommes-nous faits ? Pour quoi vivons-nous sur cette planète bleue, à nulle autre pareille ? C’est sur ce genre de questions que la Bible se propose de nous éclairer. Non pas pour nous donner une réponse toute faite, simpliste, comme une recette de cuisine très basique. Mais plutôt un éclairage, comme le dit un psaume : « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route » (Ps 118,105).

Alors, revenons à Isaïe, entendu en première lecture. Isaïe n’est pas un naïf, il sait bien que la vie est rude, que le monde est traversé par la violence, l’envie et la rivalité. Que les humains ne sont pas des petits saints, et qu’ils entretiennent entre eux et avec les animaux une relation ambiguë. Isaïe sait que notre monde est malade, mais il lui annonce une guérison, un salut. Le temps de l’Avent nous est offert pour nous rappeler que nous sommes fragiles, et que nous avons besoin d’accueillir le Sauveur. Ces mots choqueront les athées ou les feront sourire, car ils n’y voient que naïveté, illusion et opium ; pour eux, l’être humain n’a personne d’autre que lui-même sur qui compter ; il est le seul maître de l’univers. Nous autres, croyants, nous disons que nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre origine, et que notre avenir nous est préparé par un autre. Cet autre souvent appelé le Tout-Autre, car il nous dépasse infiniment. Mais l’audace de la foi chrétienne, c’est d’affirmer ce paradoxe : le Tout-Autre qui a tant aimé l’humanité créée à son image est venu en personne l’habiter, l’épouser. Le Tout-Autre s’est fait ainsi le Tout-Proche, et même le Tout-Petit, l’Enfant de Bethléem : celui que Christian Bobin, récemment décédé, appelait si justement « le Très-Bas ».

« Tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire », nous disait donc saint Paul tout à l’heure. Mais il poursuivait ainsi sa phrase : « Afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. » L’Avent est le temps de l’espérance. Le temps où, malgré l’épaisseur des nuages qui s’abattent sur le monde, nous osons croire en un avenir de lumière. Isaïe nous responsabilise en proclamant : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Et Jean-Baptiste nous exhorte à son tour à changer concrètement notre regard sur le monde, la nature et les autres, sur Dieu et sur nous-mêmes : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche ! » Amen.