Homélie du 16 août 2020
16/08/2020

Is 56,1.6-7 ; Rm 11,13-15.29-32 ; Mt 15,21-28

Chers frères et sœurs, beaucoup parmi vous étaient ici hier, pour la fête de l’Assomption. Dans l’évangile nous avons entendu le Magnificat de Marie (« Mon âme exalte le Seigneur… »), qui se termine ainsi : « [Le Seigneur] se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Mais quelle est la descendance d’Abraham ? La Bible le présente comme un homme de foi, qui s’en remet à Dieu pour la conduite de sa vie, lui faisant pleine confiance. D’où l’idée qu’il est le père des croyants. Il n’est donc pas d’abord un père selon la chair, mais avant tout un modèle de foi.

Or, les trois lectures de ce matin parlent des relations entre Juifs et païens, qui peuvent tous se réclamer d’Abraham : en effet, il est véritablement « notre père » pour les Juifs (cf. Mt 3,9 ; Jn 8,33.39), mais Dieu fait aussi de lui le « père d’une multitude de nations » (Gn 12,3 ; 17,4-6). Pour le prophète Isaïe, Jérusalem est le lieu choisi par Dieu pour que les hommes viennent l’adorer. Ce matin, il nous a dit que le Dieu d’Israël est aussi celui de tous les êtres humains, qui se réjouit de voir des païens arriver dans son sanctuaire pour le servir comme de bons Israélites. Il déclare même : « Ma maison s’appellera ‟Maison de prière pour tous les peuples”. » Et, lorsque, plusieurs siècles après Isaïe, saint Paul écrit à la communauté chrétienne de Rome, composée de Juifs et de païens, il s’adresse à ceux qui viennent « des nations païennes », lui, « l’apôtre des nations ». Il sait que Dieu reste fidèle à ses promesses en faveur d’Israël, et affirme même que « [l]es dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance ». Mais il insiste sur le fait que les païens aussi sont aimés de Dieu, et appelés à entrer en communion avec lui grâce à Jésus. Autrement dit, qu’ils soient d’origine juive ou païenne, tous les hommes sont aimés de Dieu, et invités à se confier à sa miséricorde.

L’évangile de ce jour nous offre une magnifique illustration du projet de Dieu sur toute l’humanité. Jésus sort du territoire des Juifs et va dans la région païenne de Tyr et de Sidon. Il se sait envoyé par Dieu comme un prophète pour Israël, chargé de ramener au bercail les brebis perdues de son peuple. Et pourtant, il ose s’aventurer en dehors d’Israël. Or, après avoir franchi les limites géographiques de son peuple, il ne sait pas encore qu’une surprise l’attend, sous les traits d’une femme païenne, une Cananéenne, qui le supplie de venir guérir sa fille. Le fait que celle-ci soit tourmentée par un démon ne signifie pas forcément qu’elle est possédée par le Diable, mais plutôt qu’elle est atteinte par une maladie grave, qu’on ne sait pas guérir. Mais sa mère a confiance en Jésus : elle a dû entendre parler de ce prophète itinérant de Galilée qui accomplit des miracles. Elle vient à lui et le supplie avec foi et ténacité.

La première réaction de Jésus à son égard est presque choquante : il ne lui adresse aucune parole, en prétextant que sa mission terrestre ne concerne qu’Israël. [C’est d’ailleurs la consigne qu’il avait donnée à ses disciples en les envoyant pour une première mission (Mt 10,5-6) ; il faudra attendre Pâques pour que le Ressuscité envoie ses disciples dans le monde entier (Mt 28,18-20).] Mais la femme revient à la charge, et Jésus lui renvoie une image plutôt méprisante, car les chiens n’étaient pas appréciés en Israël : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » [Seule la version latine du livre de Tobie mentionne un chien sympathique qui remue la queue ! (Tb 11,8)] Comprenons : le pain de la Parole de Dieu est fait pour les enfants d’Israël, pas pour les chiens de païens ! Jésus croit-il vraiment aux mots qu’il prononce, ou veut-il mettre à l’épreuve la foi de la femme ? Nous ne savons pas. Mais la femme insiste, avec audace et humilité, prête à jouer le rôle d’un petit chien : qu’on la laisse donc recueillir les miettes qui tombent de la table des enfants ! Manger des miettes : qui parmi nous s’en contenterait ? Cette femme l’accepte, pour sauver sa fille. Et c’est alors que Jésus découvre l’immensité et l’intensité de sa foi : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »

La même dynamique évangélique est activée quand le pape François nous invite à sortir de notre enclos, à nous « déconfiner » hors de nos frontières mentales et culturelles. Après Israël, chargé par Dieu de transmettre au monde son message de salut, les Églises chrétiennes se sont ouvertes à tous les peuples de la terre, à toutes les cultures. Cependant, il y a toujours dans notre cœur et notre esprit des zones où nous ne sommes pas prêts à l’ouverture face à l’inconnu, à la remise en question de nos préjugés. Mais Dieu nous bouscule toujours. La crise sanitaire et environnementale rappelle à tout homme sa responsabilité envers son prochain et la nature ; et l’Église traverse d’autres crises, comme celle du cléricalisme et de ses dérives scandaleuses, mais aussi celle de la place des femmes. Nous ne pouvons nous contenter de répéter de vieilles formules du passé. L’Évangile est toujours jeune, et n’a pas dit son dernier mot. Si Jésus lui-même a été invité par une Cananéenne à sortir de son enclos, alors le Dieu des surprises nous attend là où nous n’aurions pas imaginé pouvoir aller. Que nous soyons d’origine juive ou païenne, Dieu nous invite à la foi, comme Abraham et Marie ; à l’audace, comme la Cananéenne ; et à l’ouverture, comme Jésus.

Frère Luc