Homélie du 20 février
Dimanche 20 février

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 20 février 2022 (7e dim. du T.O. C), Abbaye de Boscodon

1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Lc 6, 27-38 (Aimez vos ennemis !)

 

Les évangélistes Matthieu et Luc rapportent tous deux cette parole de Jésus : « Aimez vos ennemis ! » Chez Matthieu, cette parole s’inscrit dans le Sermon sur la Montagne, au cours duquel Jésus évoque le verset biblique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Mais Jésus va plus loin que la Tora, puisque l’amour attendu d’un croyant doit même s’étendre à ses ennemis. Chez saint Luc, que nous venons d’entendre, les choses se présentent différemment. Depuis le début du ministère de Jésus Luc le présente comme le prophète envoyé par Dieu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Et, parmi ces pauvres il y a des païens, comme la veuve de Sarepta ou le général syrien Naaman ; et le rappel de ces épisodes avait choqué les auditeurs de Jésus, qui ont voulu se débarrasser de lui. Plus loin dans son évangile, saint Luc parlera d’un bon Samaritain, puis il évoquera le centurion de Capharnaüm, qui aime les Juifs et leur Dieu unique au point d’avoir subventionné la construction d’une synagogue. Quant au premier à entrer au Paradis à la suite de Jésus, ce sera pour saint Luc le Bon larron.

Étant probablement un païen attiré par le Dieu d’Israël, saint Luc aime à souligner la nécessité pour les croyants de s’ouvrir aux autres. Les vrais autres : ceux qui ne sont pas de notre famille, de notre village, de notre clan ou de notre tribu, de notre parti politique ou de notre religion ; les pauvres, les délaissés, les méprisés, mais aussi les étrangers. Notre premier réflexe humain, suivant l’instinct de survie, est de considérer ceux qui nous entourent comme des dangers potentiels pour notre sécurité, à l’exception bien sûr du cercle restreint des parents et de la fratrie. Il est intéressant de se rappeler que le terme xénophobie ne veut pas dire « détestation de l’étranger », mais « peur de l’étranger ». Ce qui est différent fait peur, déstabilise, met en question. Nous croyons que notre manière de voir le monde est la seule possible et la seule vraie, mais nous voici poussés à découvrir d’autres manières de donner sens à la vie sur terre. Si l’on accepte de l’apprivoiser et de se laisser apprivoiser par lui, l’autre peut nous ouvrir, élargir notre vision de l’humanité, nous enrichir. Tel est sans aucun doute le sens de l’injonction de Jésus : « Aimez vos ennemis ! » Nous serions stupides de la prendre comme un ordre tombé d’en haut, exigeant et difficile à mettre en pratique, mais auquel il faudrait répondre correctement dès le premier instant.

Notre vie se déroule comme un chemin. Un chemin vers du sens, du vrai, du beau, du bon. Un chemin vers Dieu, disons-nous en tant que chrétiens. Nous ne sommes pas déjà arrivés à son terme, mais chaque instant qu’il nous est donné de vivre peut devenir une heureuse occasion de découvrir du nouveau, grâce notamment à l’autre, au différent, à l’étranger.

Hier comme aujourd’hui, le monde humain est ravagé par l’instinct de violence et de domination, sans respect pour la différence des autres. Il suffit de penser au drame vécu par les Ukrainiens face aux Russes, par les Ouighours face aux Chinois, par les Rohingyas face aux Birmans. Mais, plus près de nous, et cela gonfle les discours politiques en période pré-électorale, il y a les migrants, et ceux déjà installés depuis longtemps qu’on appelle les immigrés. Il est facile et tentant de les accuser de tous les maux. Il est plus coûteux, mais plus bénéfique sur le long terme, de les découvrir comme des frères et sœurs en humanité, que Dieu nous demande d’accueillir et d’aimer comme il le fait. La première lecture nous a rappelé qu’au sein d’un même peuple il pouvait aussi y avoir de graves dissensions, des haines farouches, des désirs de mort. Le jeune page du roi Saül, le futur roi David, a épargné son adversaire, il lui a montré que Dieu est amour, patience et pardon.

Nous avons toute notre vie pour apprendre à aimer. Saint Paul nous l’a dit : « Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. » Nous sommes de pauvres êtres d’argile. Mais, de fragiles et faillibles nous sommes invités par le Seigneur, avec le secours de sa grâce, à devenir des êtres agiles et fiables ! Alors nous serons les dignes fils et filles du Dieu Très-Haut. Amen.