Homélie pour le dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C
(Lc. 11,1-13)

(Lc. 11,1-13)

En poursuivant cette année notre lecture de l’évangile de Luc, nous en arrivons donc à ce passage où Jésus enseigne à ses apôtres comment prier : il s’agit du « Notre Père », mais dans une version bien différente de celle à laquelle nous sommes habitués.

On pourrait bien sûr prendre le temps de comparer ces deux textes, celui de Luc étant plus sobre, plus dépouillé que celui de Matthieu. C’est une étude tout à fait intéressante, que j’ai menée dans d’autres circonstances, mais ce n’est pas là-dessus que je voudrais m’arrêter ce matin.

Non, ce qui m’intéresse, c’est le commentaire que les deux évangélistes mettent sur la bouche de Jésus après le texte de la prière proprement dit.

Vous vous en souvenez peut-être, Matthieu ajoute pour sa part : « Si vous pardonnez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous pardonnera aussi les vôtres ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs manquements, votre Père céleste ne vous pardonnera pas les vôtres » (cf. Mt. 6,14-15). Chez Luc, comme nous venons de l’entendre, il s’agit d’une parabole –ou plutôt d’une double parabole : celle de l’ami que l’on dérange en pleine nuit et celle du père de famille qui nourrit ses enfants. Par parenthèse, il ne faudrait jamais séparer ces deux images : pour nous, le Père reste toujours et fondamentalement un ami !

Mais revenons à ces deux commentaires. Chez Matthieu, donc, c’est en quelque sorte à nous de tout faire ! Si nous ne prenons pas l’initiative de pardonner à nos débiteurs, alors le Père ne nous pardonnera pas non plus. Chez Luc, c’est exactement l’inverse : c’est Dieu qui commence, en nous donnant tout ce dont nous avons besoin, et notamment l’Esprit-saint lui-même, cet Esprit sans lequel nous ne pourrions même pas mener une vie chrétienne.

Comment comprendre une telle contradiction ?

Au cours de l’histoire de l’Église, on a parfois privilégié l’un des scénarios, et parfois l’autre. Dans les deux cas, on est tombé dans l’hérésie ! Pour simplifier, au risque de caricaturer un peu ces deux interprétations, on pourrait dire ceci.

Dans le premier cas, c’est à l’être humain de travailler lui-même à son Salut. Il doit faire des efforts, acquérir des vertus, adopter un comportement moral jusqu’à atteindre la perfection… faute de quoi le Seigneur se montrera impitoyable envers lui.

Dans le deuxième cas, c’est le partenaire divin qui fait tout : je n’ai rien à faire… qu’à me laisser faire. Il s’agit seulement de recevoir le don de Dieu, un don qui me permettra d’être assuré de mon Salut, acquis une fois pour toutes quoi que je fasse !

Il y a eu au cours de l’histoire de grandes querelles sur ce point. On peut même dire que cette querelle resurgit régulièrement ! Et du fait de ces affrontements, les positions se sont durcies –précisément jusqu’à devenir fausses et trompeuses.

Alors, est-ce à moi de tout faire –et Dieu suivra ? Ou à Dieu de tout faire –et je suivrai ? Faut-il adopter la formule de la sagesse populaire : « Aide-toi, le ciel t’aidera », ou au contraire compter uniquement sur le ciel ?

À y regarder de plus près, les choses paraissent moins simples. Dans l’évangile de Matthieu, c’est bien sûr l’humain qui exerce la miséricorde, et le partenaire divin fait de même à son égard. Mais dans l’évangile de Luc, l’humain doit d’abord demander, prier avec insistance, avant que le partenaire divin ne lui accorde ce qu’il lui faut. Où est la cause, où est l’effet ? C’est en réalité impossible à dire. Il n’y a plus ni cause ni effet, mais un cercle, une boucle, un cycle où l’humain et le divin prennent tous deux l’initiative, une synergie où ils travaillent ensemble à une œuvre commune : la divinisation de l’humain.

C’est la réponse qu’au cours de l’histoire les moines ont toujours donnée, lors des querelles auxquelles je faisais allusion. Car ils savent d’expérience qu’il n’y a pas ici de schéma théorique, mais une pratique de la vie chrétienne au cours de laquelle l’être humain retrouve progressivement la ressemblance avec son Dieu.

Prenons un exemple simple. Il me vient un jour une bonne idée (à supposer que cela puisse m’arriver !) : me réconcilier avec quelqu’un dont une brouille me sépare. D’où vient cette idée ? De ma psychologie profonde, voire de ma culpabilité latente, ou à l’inverse de mon bon cœur naturel ? Ou vient-elle de l’Esprit-saint, de cet Esprit de communion qui toujours travaille à réparer les liens brisés ? C’est impossible à dire. Et cela somme toute n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que je la mette en pratique ! Et que progressivement, de degré en degré, je mette toutes mes énergies humaines au service de la paix, de la réconciliation et de la communion, sous l’impulsion plus ou moins identifiable de l’Esprit saint !

 

Frère Dominique CERBELAUD