HOMÉLIES

Le don de l’Esprit-saint

  • 12 juin 2017

(Jn. 20,19-23)

Que célébrons-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce que cette fête de la Pentecôte apporte de nouveau ? En quoi consiste son originalité ?

Après tout, l’Esprit-saint était connu depuis longtemps, lui dont nous nous plaisons à évoquer la présence sur les eaux originelles (cf. Gn. 1,2), lui qui a accompagné le peuple d’Israël tout au long de son Histoire sainte, suscitant en son sein des prophètes et des prophétesses, des chefs et des prêtres, des meneurs et des inspirés de toute sorte !

Pour bien comprendre la nouveauté de l’événement de la Pentecôte, regardons de plus près ce qu’il en est de ces personnages de l’Ancien testament qui ont reçu le don de l’Esprit-saint. Prenons pour commencer David. Vous vous rappelez le beau récit de la visite de Samuel chez Jessé : Dieu a envoyé le prophète dans cette famille de Bethléem pour oindre l’un des fils de Jessé comme roi d’Israël. Tous les grands garçons défilent l’un après l’autre, mais ce n’est jamais celui-là. N’y en a-t-il pas encore un autre ? Si, il y a le petit dernier qui garde le troupeau. On le fait chercher, et c’est lui. Samuel prend la corne d’huile, et verse le liquide sur la tête de David –dont on apprend seulement à ce moment-là le nom. Alors, dit en effet le texte, « l’Esprit du Seigneur fondit sur David à partir de ce jour-là et dans la suite » (I S. 16,1-13).

Si David reçoit le don de l’Esprit, c’est donc pour être roi –et en outre pour composer des psaumes sous l’inspiration divine. Mais vous connaissez la suite de l’histoire, et le double péché commis par David : l’adultère avec Bethsabée, et le meurtre du mari de celle-ci, Urie le hittite.

La tradition attribue à David le psaume 50-51, qu’il aurait prononcé dans un élan de repentance après ce double forfait. Or, que lit-on dans ce psaume, au verset 13 ? « Ne retire pas de moi ton Esprit-saint ». Ainsi donc, le péché pouvait suffire à chasser l’Esprit, à éteindre le don de Dieu !

Autre caractéristique, très frappante : aucun humain ne pouvait lui-même transmettre ce don à un autre : il fallait toujours, précisément, qu’il vienne « directement » de Dieu. On ne trouve que deux exemples, dans l’Ancien testament, d’une transmission d’homme à homme : Moïse communique l’Esprit à son disciple Josué (« Josué, fils de Nun, était rempli de l’Esprit de sagesse, car Moïse lui avait imposé les mains » : Dt. 34,9) ; et le prophète Élie, à son disciple Élisée. Ce dernier demande même à son maître « double part » de son Esprit –ce qu’Élie déclare « difficile », mais qui pourtant apparemment se produira (cf. II R. 2,1-18).

Énergie divine reçue par des individus, non transmissible, et qu’en outre certains actes pouvaient faire perdre : voilà précisément ce qui change lors de la Pentecôte consécutive à la résurrection de Jésus. En somme, ce qui s’opère alors dans le groupe des disciples, c’est un « changement de vitesse » : le don divin reste le même, mais il se trouve comme démultiplié.

Désormais, il devient pratiquement impossible de « perdre » cet Esprit-saint que chacun de nous a reçu lors de son baptême. Tout au plus pouvons-nous, par nos péchés et nos actions mauvaises, le « contrister », comme le dit si joliment l’épître aux Éphésiens : « Ne contristez pas l’Esprit-saint de Dieu, qui vous a marqués de son sceau pour le jour de la rédemption ». Qu’est-ce qui peut provoquer cette réaction ? « Aigreur, emportement, colère, clameurs, outrages, tout cela doit être extirpé de chez vous, avec la malice sous toutes ses formes » (Éph. 4,30-31). C’est comme si ces excès provoquaient le chagrin de l’hôte divin –mais sans qu’il quitte la maison pour autant. Un refus radical pourrait peut-être avoir cet effet, si c’est bien cela que Jésus évoque en parlant du « blasphème contre le Saint-Esprit », et qu’il dénonce comme un péché irrémissible (cf. Mt. 12,31 et //) –mais il s’agit, espérons-le, d’un événement rarissime.

Ce qui est nouveau également, c’est que l’Esprit de Dieu est maintenant donné à tous, collectivement, sans aucune qualification préalable. Moïse l’avait espéré (« Puisse tout le peuple de Dieu être prophète, le Seigneur leur donnant son Esprit » : Nb. 11,29) ; le prophète Joël l’avait annoncé (« Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes et vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit » : Jo. 3,1-2) ; et cela est maintenant réalisé, comme l’atteste Paul, (« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » : Gal. 3,28) –ce que l’on peut paraphraser : « vous ne faites qu’un dans l’Esprit du Christ ».

Enfin, ce don qui restait intransmissible, sauf cas exceptionnel, voilà qu’il se transmet désormais sans difficulté, en surabondance. Dès le jour de la Pentecôte, Pierre déclare à son auditoire : « Que chacun de vous se fasse baptiser (…) et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit » (Ac. 2,38). Et depuis lors, de génération en génération, cet Esprit est donné à tous les membres de l’Église.

Qu’est-ce que l’Église, en somme, sinon le déploiement, dans le temps et dans l’espace, de l’événement de la Pentecôte que nous célébrons aujourd’hui. Mais je pose alors une nouvelle question : si nous avons tout reçu dès ce jour-là, que nous reste-t-il donc à faire ? Qu’y a-t-il de nouveau maintenant pour nous, par rapport à cette origine ?

Eh bien –et c’est le grand paradoxe de la vie chrétienne– si tout est déjà donné, tout reste encore à recevoir. Et cela prend du temps. Certes, nous avons en nous l’Esprit de Dieu. Mais il faut sans doute une vie entière pour le laisser gouverner réellement notre existence, inspirer nos actions et nos sentiments, éclairer notre intelligence et notre sensibilité. Bref, il faut du temps pour que l’Esprit de sainteté façonne en chacun, en chacune de nous, une vraie sainteté !

 

Dominique CERBELAUD