HOMÉLIES

Le bon berger et la bonne porte

  • 18 mai 2017

(Jn. 10,1-10)

Nous venons d’entendre encore une fois cette parabole que nous connaissons bien : celle où Jésus se désigne lui-même comme le bon berger, le bon pasteur.

Nous la connaissons bien… ou peut-être vaut-il mieux dire que nous croyons bien la connaître. En effet, à une lecture attentive, elle se révèle plus complexe qu’il y paraît.

La première chose à remarquer, c’est que le berger entre dans l’enclos pour appeler ses propres brebis. Qu’est-ce à dire ? Qu’il y a dans l’enclos plusieurs troupeaux, qui appartiennent chacun à un berger différent. Autrement, pourquoi y aurait-il besoin d’un portier ? C’est ce dernier qui ouvre aux différents bergers, lesquels viennent successivement chaque matin prendre leurs brebis, et les ramènent chaque soir.

Ce que Jésus laisse entendre, c’est donc qu’il y a d’autres bergers que lui-même, d’autres maîtres spirituels que suivent d’autres ouailles. Il ne fait aucune hiérarchie entre ces différents meneurs. Il dit simplement que, pour ceux qui ont mis leur foi en lui, il n’y a pas lieu de chercher un autre pasteur.

Je fais ici une parenthèse. Nous pourrions éprouver une certaine gêne devant l’image du berger et de la brebis. Cette dernière, nous semble-t-il, reste bien passive, à la suite d’un maître qui commande, qui dirige ou qui interdit…

Mais relisons le psaume 22-23, celui-là même dont nous avons entendu des extraits entre les deux premières lectures : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien… » (cf. Ps. 22-23, 1). Là aussi, l’image paraît bien réductrice. Mais poursuivons : « Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal car tu es près de moi ; ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent » (v. 4). Un changement subtil s’est produit : le psalmiste parlait de son Seigneur à la troisième personne (« le Seigneur est mon berger ») ; il s’adresse désormais à lui directement (« tu es près de moi »). Pourquoi ce passage du « il » au « tu » ? Sans doute parce qu’il y a eu le ravin de ténèbres, c’est-à-dire l’épreuve, la crise, l’angoisse. Cela se passe souvent ainsi. Beaucoup de gens se mettent à prier, à dire « tu » à Dieu, quand se présente l’épreuve –alors qu’en temps habituel, au mieux ils parlaient de lui !

Mais un nouveau changement s’opère : « Devant moi tu apprêtes une table face à mes adversaires ; d’une onction tu parfumes ma tête, ma coupe déborde » (v. 5). A-t-on jamais vu une brebis se mettre à table et s’apprêter à prendre un repas ? En général, c’est plutôt elle que les humains consomment !

Merveilleuse liberté de la poésie biblique, qui ne se soucie guère de la logique, mais passe d’une métaphore à l’autre en un magnifique fondu-enchaîné !

Oui, la brebis des premiers versets est devenue un être humain. Et pourquoi cela ? Précisément à cause de son passage par le ravin des ténèbres. C’est l’épreuve qui nous humanise, qui nous rend à la fois plus conscients et plus libres, capables de choisir un maître dont nous avons éprouvé la présence et la proximité.

Mais revenons-en à notre texte d’évangile. Il affirme que cette parabole du bon berger, personne ne l’a comprise. Alors Jésus va l’expliquer. Comment ? En développant une autre parabole, qui n’a à peu près rien à voir avec la première !

« Je suis la porte » déclare-t-il en effet. La porte ? Mais alors tu n’es plus un berger !

Non, non, je suis la porte. Et ce dont il s’agit, c’est de passer par moi. « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage ».

Nous voilà donc bien avancés… Comment comprendre ce nouvel enseignement ?

Je vous propose ici une interprétation. Si nous confessons Jésus-Christ comme homme et Dieu, alors c’est par lui qu’il nous faut passer si nous voulons aller vers Dieu et vers l’humain.

Aller vers Dieu. Et même : plonger dans les profondeurs de Dieu. Car c’est bien cela que Jésus est venu nous offrir : une voie d’accès à la divinité. « Nul ne vient au Père que par moi » déclare-t-il à Thomas (Jn. 14,6). Tous les mystiques ont expérimenté cette immersion dans la divinité, qu’en régime chrétien nous désignons comme une Trinité. C’est là que nous nous reposons, que nous refaisons nos forces, comme les brebis dans l’enclos.

Mais c’est par la même porte que nous passons, en sens inverse, pour plonger dans les profondeurs de l’humanité. Et au besoin, dans ce qu’elle a de plus sordide, de plus défiguré, de plus pécheur. Songez à mère Teresa, abîmée pendant des heures dans la prière, puis s’occupant des lépreux avec un amour inlassable. Notre pape François parle de la mission de l’Église dans les périphéries : c’est bien de cela qu’il s’agit. Et celui ou celle qui s’est vraiment enraciné en Dieu n’a pas à craindre un tel exil : « il trouvera un pâturage », comme le dit hardiment Jésus. Oui, dans les lieux apparemment les plus déshérités, les plus misérables, il trouvera aussi de quoi s’alimenter !

Dans cette perspective, les deux paraboles cessent d’être contradictoires, mais commencent à révéler leur parenté secrète. Oui, Jésus est bel et bien le berger et la porte, car il est à la fois celui qui nous guide et le seuil par lequel nous passons, nous qui à sa suite cherchons à faire se rejoindre, à réconcilier, bref à rétablir la communion entre l’humain et le divin –et cela tout d’abord dans notre propre vie !

 

Frère Dominique CERBELAUD